Extrait du numéro spécial de Témoins, n° 25, novembre 1960:
Faire un portrait de Pierre Monatte ? Il faudrait avoir sa plume pour faire ressemblant. Il faudrait surtout que beaucoup de temps se soit écoulé pour écrire sereinement sur un homme dont la chaleur n’a pas quitté ceux qui l’aimaient. Je dirai seulement quelques souvenirs.
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C’est un soir de février ou mars 1948 que je rencontrai Monatte pour la première fois. Bien tard, en somme. Avant la guerre (je veux dire en somme dans les années trente), j’avais usé beaucoup de mon temps à préparer des examens universitaires. Après la guerre, la brochure Où va la CGT ? (de mai 1946), puis la reprise de la publication de la Révolution prolétarienne (avril 1947) avaient été fort appréciés par ceux qui, dans une union départementale des syndicats comme les autres (celle de la Vienne, dans mon cas) voyaient se détériorer la vie syndicale et, par le noyautage stalinien, devenir fatale la scission.
Un soir de l’hiver quarante-huit, alors que se constituait la CGT-Force ouvrière, j’étais monté au local de la RP sans but précis. Ecœuré des manœuvres staliniennes, je ne l’étais pas encore de celles des autres, mais je sentais confusément qu’on ne répliquait pas aux forbans comme il l’aurait fallu. Monatte était seul ; il me questionna ; la conversation ne se perdit pas en vains propos. Il eut vite fait de me mettre sur les rails.
Jamais, par la suite, lorsque je le connus mieux, nous n’avons reparlé de cette rencontre. Il se peut que, dans mon souvenir, je la nimbe d’une lumière flatteuse. Je ne peux d’ailleurs me rappeler les détails de notre conversation (je ne sais plus en particulier si cela se passait avant ou après les votes des fédérations du Livre et de l’Enseignement). Simplement cette fois, comme à toutes nos rencontres, Monatte a su me faire aimer la vie, me faire comprendre qu’il y avait quelque chose à faire où l’on pouvait être d’accord avec soi-même.
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Dans une note sur Camus, Dominique Aury remarque son influence sur les camarades qui l’entouraient : « Ce qu’il disait on le croyait, ce qu’il demandait, on le faisait. »
Ce qui était tout à fait vrai pour Camus, ne l’était pas moins pour Monatte, sans que la différence d’âge, de lui à moi par exemple, y fût pour quoi que ce soit.
Dans la conversation privée, dans une réunion plus nombreuse, ou dans une lettre, il était rare que Monatte ne trouve pas le moyen de dresser un véritable plan de travail. Et ce n’était pas paroles de chef ; il n’y avait pas en lui le moindre soupçon de volonté de puissance. Un compagnon seulement, mais qui savait entraîner l’équipe.
En remuant de vieux papiers, j’ai retrouvé une lettre du 13 juin 1949 dans laquelle Monatte me disait son avis sur le premier numéro des Cahiers Fernand Pelloutier. Avec quelques camarades de Force ouvrière, nous venions de lancer cette modeste publication d’éducation ouvrière qui, d’ailleurs, n’alla pas loin. Mais tout le programme qu’elle aurait dû réaliser est là, dans cette lettre, mieux dit, plus précis que les initiateurs ne l’avaient conçu :
Vos cahiers devraient être le lien entre tous les Collèges du Travail qui existent. Recueillir le meilleur de leurs causeries et cours. Faire un sort à leurs initiatives. Suivre leurs expériences et en mesurer les résultats. C’est là un travail de correspondance et de dépouillement évidemment important. Si vous êtes trop pris, voyez qui peut s’en charger de manière régulière et compréhensive. Cela comporterait pour les Cahiers une rubrique : la vie des collèges du travail, et une source de grandes études.
A votre dernière page, vous annoncez deux semaines d’études. Je serais curieux de lire dans les Cahiers du mois suivant un « En revenant de Farncomb » ou de Marly sous la forme d’une sorte de rapport collectif.
Une remarque encore. La formation d’un esprit tient beaucoup à ses lectures sous la lampe du soir. Vous devriez établir une courte liste de bouquins qu’il est interdit de ne pas connaître quand on est militant ou qu’on le devient. Liste publiée dans chaque numéro. A compléter quand il paraît un bouquin de grand mérite. Ce que j’appelais autrefois la Planchette à livres.
Un reproche : Finidori m’a passé le numéro arrivé à la R P. Sinon je me brossais. J’étais pourtant un abonné possible. Devenu abonné, puisque je vous vire mes 200 fr. »
Monatte m’a raconté un jour comment il avait quitté la maîtrise d’internat. Jamais je ne l’ai entendu regretter de n’avoir pas enseigné (je veux dire de n’être pas devenu instituteur ou professeur). Pourtant, avec quel intérêt il suivait les problèmes de l’enseignement, avec quelle sympathique curiosité il vous interrogeait à leur sujet ! Sa façon souriante et bourrue à la fois de questionner : « Alors, quoi de neuf chez les profs de math ? »
Dans son amour des enfants, je vois la même ardeur invincible à poursuivre une lutte où les défaites, en apparence, furent plus nombreuses que les victoires. Il regrettait, me dit-il un jour, de n’avoir pas eu d’enfants ; il en aurait voulu six ! Jamais il n’oubliait de s’enquérir de mes garçons et se plaisait, je crois, à mes confidences attendries.
Guilloré a su, mieux que je ne saurais le faire, raconter ce qu’était, pour les amis de Monatte, « le pèlerinage de Vanves » (R P de juillet 1960). J’essayerai un jour, même si ce n’est que pour moi, de reconstituer une de ces visites où je m’attardais toujours trop. L’un et l’autre, nous avions noté sur un papier les questions sur lesquelles nous voulions qu’on discute. Mais la conversation prenait souvent le chemin des écoliers.
Alors, parfois, nous nous heurtions. Il ne comprenait pas que je place si haut l’œuvre de Gide. A mon tour, je m’étonnais qu’il fasse quelques réserves sur Roger Martin du Gard (avec un autre que Monatte, je me serais fâché). Le plus souvent, j’apprenais, je découvrais ce que j’aurais dû savoir depuis longtemps. Mais, près de lui, je redevenais écolier avec délectation.
C’est lui, en 1951, qui eut l’idée d’une réunion à Sèvres, pour commémorer le cinquantenaire de la mort de Pelloutier. J’ai gardé le souvenir du petit groupe que nous étions autour de la tombe, au cimetière des Bruyères ; puis de la balade vers le quartier où se trouvait la maison dans laquelle Pelloutier passa les derniers mois de son existence.
Monatte était déjà un vieil homme quand je l’ai connu, mais ce qui frappait toujours c’était sa jeunesse foncière. J’imagine qu’en 1901, lorsqu’il débarqua à Paris et qu’il alla trouver Guieysse, au bureau de Pages libres, c’était un jeune homme sachant ce qu’il voulait et ce qu’il pensait. En tout cas c’est un homme exemplaire qui fonde la Vie ouvrière en 1909 : qui a fait aussi bien depuis ? Et en 1914, lorsqu’il résiste à la maladie du siècle, avec les très rares compagnons qui restent avec lui fidèles à l’Internationale, il devient, pour nous tous qui viendrons plus tard, la seule vraie leçon de morale qui soit, un exemple.
Remonter… Si nous y parvenons, ou même si seulement nous le tentions, il mêlera son pas aux nôtres et sera encore le plus jeune, le plus ardent, le plus lucide de nous tous…



