Extrait de La RP N°807
Internationale situationniste, Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays (et autres textes). Textes rassemblés et présentés par Nedjib Sidi Moussa, Libertalia, août 2019, poche, 116 p.
Plus encore avec internet qu’avant, de nombreux textes sont accessibles (1), mais le risque est grand que tout cela devienne de l’archivage délaissé au nom de l’immédiateté des réseaux sociaux, qui raréfie la réflexion théorique. L’art d’une sélection devient de permettre une lisibilité, une évidence retrouvée, et c’est, dans cette tonique anthologie de textes « situ » ou « post-situ » sur l’Algérie, ce que fait Nedjib Sidi Moussa dont les lecteurs avaient déjà remarqué la part d’influence situationniste, assumée dès sa Fabrique du Musulman (2) ou dans son entretien dans La RP n°799. Il y avait un angle mort que constatait Nedjib Sidi Moussa en visitant l’exposition consacrée par la BNF à Guy Debord en 2013 : le silence sur les liens entre Debord et les émigrés algériens, sur les positions précises et étayées des situationnistes sur les problèmes de l’Algérie, et du coup la nécessité de montrer la continuité à travers les décennies d’une pensée révolutionnaire lucide sur la bureaucratie en Algérie.
Dans un premier texte paru dans Internationale situationniste en 1963, un élément de diagnostic est posé sur la jeune Algérie indépendante : « Les conditions extrêmement dures et la longueur de la lutte isolée des Algériens ont facilité ce sous-développement du projet explicite de la révolution, sans lequel le courage de la lutte immédiate, qui contient en lui-même la totalité de l’espoir, mène à des victoires grandement décevantes. » La formulation n’est pas sans faire écho au précédent livre de Nedjib Sidi Moussa, qui nous montrait le messalisme se disloquer et être marginalisé devant un impératif de guerre délaissant la réflexion politique (3).
Lire ou relire ensuite l’Adresse qui donne son nom au recueil est, là aussi, éclairant : bien que le texte ait été écrit en 1965, il pose des principes théoriques généraux clairs (« La domination du capitalisme bureaucratique d’État sur les travailleurs est le contraire du socialisme, c’est la vérité que le trotskisme a refusé de voir en face ») et garde une part d’actualité surprenante même lorsqu’il parle d’un panarabisme presque oublié : « Le mouvement qui entraîne les peuples arabes vers l’unification et le socialisme a obtenu des victoires contre le colonialisme classique. Mais il est de plus en plus évident qu’il doit en finir avec l’islam, force contre-révolutionnaire manifeste, comme toutes les idéologies religieuses ; il doit admettre la liberté du peuple kurde ; il doit en finir avec le prétexte palestinien qui justifie la politique dominante dans les États arabes, puisque cette politique se propose avant tout de détruire Israël, et qui la justifie à perpétuité, puisque cette destruction est impossible ». Enfin, les leçons proposées sont universelles : « Les prochaines révolutions sont placées devant l’effort de se comprendre elles-mêmes. Il leur faut réinventer totalement leur propre langage ; et se défendre contre toutes les récupérations qu’on leur prépare ».
La dénonciation par les situationnistes du coup d’État de Boumediene est développée dans un tract qui considère les secteurs autogérés comme une base de résistance possible contre la formation d’une « nouvelle bureaucratie technocratico-militaire » : « De l’ autogestion maintenue et radicalisée peut partir le seul assaut révolutionnaire contre le régime existant » (4). C’est ce qui peut sembler une contradiction du discours situ : seule l’autogestion non telle qu’elle est, dans une forme de « compromis », mais « radicale », élargie et anti-hiérarchique, telle qu’elle doit devenir, peut vaincre les bureaucrates FLN, alors même que sa forme actuelle, insuffisante, est directement attaquée par l’involution dictatoriale desdits bureaucrates. Sauf à surestimer la capacité révolutionnaire de la base, on est plutôt dans ce qui aurait dû être ou ce qui n’a pas été assez plutôt que dans une riposte immédiate. Les situationnistes semblent ici avoir trouvé ce distinguo (certains diront cette gymnastique) entre l’autogestion existante à défendre et l’autogestion généralisée et radicale à conquérir pour se démarquer des trotskystes et des staliniens qui, face au coup d’État, défendent les « acquis » de la période Ben Bella. Ce secteur autogéré, d’ailleurs, semble surtout être le fait de confiscations par en bas de biens abandonnés par la bourgeoisie pied-noir et évoque celle, également précaire, d’entreprises mises sous séquestre ou expropriées sur un patronat collabo à la Libération (comme Berliet). Ces autogestions d’après-guerre finissent toujours par un retour à l’ordre de la propriété sous la houlette de l’État reconstruit. Dans le cas de l’Algérie s’ajoutent les inévitables désillusions du nationalisme au sortir du processus de libération nationale. Vaincre le colonialisme n’est pas vaincre le capitalisme et ses sbires de rechange. Il y a toujours, tôt ou tard une indépendance de classe à construire face à l’État, et ici face au nationalisme qui fonde et justifie son autoritarisme et permet sa corruption.
Le livre permet enfin de présenter quelques personnalités « à la marge » comme Mohammed Saïl, Mezioud Ouldamer ou Mohammed Dabou. L’Algérie n’est pas un désert politique pour les révolutionnaires, une sorte de vide attendant d’être comblé par les bonnes paroles de ces courants dominants de l’extrême gauche française qui soutinrent Ben Bella et espérèrent un retour aux jours heureux du nationalisme de gauche. « Certes, les membres de l’IS ainsi que ceux qui ont cherché à poursuivre cette expérience n’ont jamais eu le monopole de la critique sociale. Mais ils la formulèrent avec intransigeance, malgré quelques illusions ou en surestimant les potentialités subversives. (…) il y a urgence à se réapproprier un tel legs… » Et les manifestations de masse ont ouvert cette année de nouveaux possibles.
S. J.

(1) L’intégrale des 12 numéros d’Internationale situationniste est numérisée sur le site https://www.larevuedesressources.org.
(2) Voir La RP n°797 (extrait et note de lecture).
(3) Algérie, une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj, PUF 2019, note de lecture dans La RP n°805).
(4) Voir aussi Damien Hélie, Les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie, éditions de l’Asymétrie 2018, introduction dans La RP n°804 et note de lecture dans La RP n°805), ainsi qu’une compilation d’articles parus dans La RP dans les années 60, mise en ligne à : https://www.dropbox.com/s/c8fkybz07s1r70v/larevolutionproletarienne-n193%20extrait.pdf (avec notamment Daniel Guérin, A l’écoute de l’autogestion en Algérie, La RP n°494, mai 1964).



