En France, l’importation et la promotion des catégories identitaires états-uniennes présentent notamment l’avantage inappréciable de favoriser des carrières universitaires et politiques et de repeindre le conformisme et l’arrivisme le plus banal aux couleurs de la subversion. Les récents remaniements ministériels sont une parfaite illustration de ce phénomène. Ainsi, tandis que Mme Borne dédiait, de façon émouvante, son accession au poste de premier ministre à toutes les « petites filles », le nouveau ministre de l’éducation nationale, l’historien Pap Ndiaye, considérait pour sa part sa nomination comme un « symbole de la méritocratie et de la diversité ». Les femmes et les « racisés » ayant enfin leur ministre, on peut, en bonne logique intersectionnelle, espérer que les classes exploitées auront bientôt le leur, en dépit du fait que, à la différence de la « race » et du genre, on ne peut faire « arriver » la femme de ménage ou l’ouvrier qu’en les sortant de leur classe et que, devenant ministre ou professeur d’université, le prolétaire cesse par là-même d’en être un.
Les attaques pavloviennes que subit le nouveau ministre de l’Éducation nationale de la part de l’extrême-droite, ainsi que les défenses tout aussi pavloviennes dont il fait l’objet de la part de la gauche dite radicale, ne doivent pas nous leurrer sur le sens de l’opération. M. Macron, l’homme du « en même temps », devenu l’homme du « successivement », criant, le lundi, haro sur les « islamo-gauchistes » avec Blanquer puis, le mardi, saluant la diversité avec l’une des cibles implicites de ce dernier, sait jouer sur l’air du temps et donner tour à tour satisfaction à des segments opposés de l’opinion publique. À son corps défendant, cependant, il démontre le caractère très peu subversif de catégories comme celles de la « race sociale » que certains prétendent utiliser comme un bélier contre l’ordre dominant, alors qu’il ne s’agit, le plus souvent, que d’un levier pour ses promoteurs.
Quelques mois avant la promotion de M. Ndiaye au poste de ministre, Gérard Noiriel, coauteur avec Stéphane Beaud du livre Race et sciences sociales (Agone, 2021) qui leur avait valu de nombreuses attaques personnelles, avait décortiqué de manière posée la volonté de l’historien-futur ministre de promouvoir les noirs au rang de communauté et de « race » à l’américaine, en s’appuyant sur le maître livre des sœurs Fields, Racecraft – ou L’esprit de l’inégalité aux États-Unis (Agone, 2021) dont il dénonçait, à juste titre, la conspiration du silence ayant entouré la publication de sa traduction française. Depuis, M. Noiriel n’est toujours pas ministre. Étonnant, non ?
Irène Pivarec
Lire « Race », sorcellerie, racisme. Réflexions sur un livre récent de Gérard Noiriel sur son blog : https://noiriel.wordpress.com/2022/02/03/race-sorcellerie-racisme-reflexions-sur-un-livre-recent/




