Albert Camus et la littérature prolétarienne

Paru dans La Révolution prolétarienne (N° 447, février 1960). Mis en ligne par le collectif Smolny.

Maurice Lime avait demandé à Camus de lui écrire un article pour « Après l’boulot » : Albert Camus lui envoya la lettre ci-après qu’un contretemps empêcha alors de publier.

Paris, le 8 août 1953.

Si vous pensez que ma phrase mérite quelques développements  je vais les tenter ici. Mais il faut d’abord que je répète ce que je vous ai déjà dit : je ne suis pas sûr d’avoir raison et de plus, je me sens en infériorité devant votre entreprise. Quand des hommes qui passent leur journée dans un atelier ou une usine prennent sur leurs loisirs pour tenter de s’expriment dans une revue, ce n’est pas à celui qui jouit d’une large liberté, pour écrire et travailler, à venir faire la petite bouche et donner des avis. Même s’il peut avoir par hasard raison, il ne paye pas de sa personne sur ce point et cela suffit à rendre suspects ses propos. Pour consentir à un rôle si ridicule, et si aisément odieux, il faudrait être entre vieux camarades et dans l’abandon total. Sans vous offenser, ce n’est pas le cas. Mais, en même temps, il me semble qu’il y aurait un peu de vilaine lâcheté, un manque de camaraderie aussi à ne pas dire tout simplement ce que je pense, étant bien entendu que je suis prêt à tout moment à reconnaître que j’ai tort.

Il faut dire d’abord que je ne crois pas qu’il y ait une littérature ouvrière spécifique. Il peut y avoir de la littérature écrite par des ouvriers, mais elle ne se distingue pas, si elle est bonne, de la grande littérature. Je crois en revanche que les travailleurs peuvent rendre à la littérature d’aujourd’hui quelque chose qu’elle semble, dans sa plus grande partie, avoir perdu. Je m’explique. On peut tenir Gorki par exemple pour un des plus beaux représentants de la littérature ouvrière. Mais pour moi il n’y a pas de différence d’espèce entre ses livres et ceux du grand seigneur terrien Tolstoï. Au contraire je les aime tous deux en partie pour les mêmes raisons : ils disent dans un langage à la fois simple et beau ce qu’il y a de plus grand, joie ou douleur, dans le cœur d’un homme. Il y a au contraire une énorme différence entre Tolstoï et un grand écrivain comme Gide, par exemple, qui lui est d’origine bourgeoise. Des deux, c’est le grand seigneur qui, à sa manière, écrit pour et avec le peuple.

Tolstoï et Gorki, à eux deux, définissent assez bien ce que j’entends par littérature, que vous pouvez appeler ouvrière à l’occasion et que j’appellerai, faute d’un mot moins ridicule, vraie. Dans cet art peuvent se rejoindre le cœur le plus simple et le goût le plus élaboré. A vrai dire, si l’un manque, l’équilibre se rompt. En fait, la littérature de notre temps qui est en réalité une littérature pour classes marchandes (du moins dans la majeure partie de ses œuvres) a détruit l’équilibre. Et elle ne l’a pas rompu seulement au profit du raffinement et de la préciosité, ce qui l’a détachée d’un seul coup du public ouvrier. Elle l’a rompu aussi, comme il est naturel quand on veut plaire à des marchands, dans le sens de la vulgarité et de la dérision, ce qui exclut qu’un Tolstoï puisse s’y intéresser (Tolstoï disait que le journalisme est un bordel intellectuel et la littérature d’aujourd’hui est le plus souvent du journalisme coupé en tranches).

Eh bien, de la même manière qu’il faut qu’une revue ouvrière réagisse contre la préciosité et les chinoiseries d’une certaine littérature afin de la ramener dans la cité de ceux qui, de toutes les manières, travaillent, il me semble indispensable qu’elle réagisse aussi, et violemment, contre la vulgarisation bourgeoise. Pour répéter mon exemple. Tolstoï ne me paraît grand que dans la mesure où il sait émouvoir le lecteur le moins préparé. Mais, inversement, la littérature ouvrière n’a de sens et de grandeur que si, partant de la vérité du travail, de la peine, de la joie, elle rejoint dans le langage le plus droit cette même vérité que Tolstoï a poursuivie avec tous les moyens de l’art et de la réflexion. Si, au contraire, cette littérature se borne à répéter ce que nous lisons dans les journaux, elle sera intéressante, bien sûr, mais à cause des circonstances où elle est née, non à cause d’elle-même.

Ce qui me gêne parfois dans votre revue (pas toujours, cela est sûr) c’est une certaine complaisance qui finit par rejoindre ce que je n’aime pas dans la littérature d’aujourd’hui. Quand un producteur bourgeois bâcle un navet cinématographique qui lui rapportera des millions, grâce aux rondeurs d’un vedette fabriquée en six mois, pourquoi lui donner raison en écrivant que ces rondeurs font passer le film. J’ai comme tout le monde mes idées et mes goûts sur les rondeurs. Mais les rondeurs sont une chose, la culture de classe une autre, et l’entreprise dégradante du cinéma bourgeois doit être jugée autrement. De même (ce sont des détails, mais je les choisis pour me faire comprendre et pour cela seulement) il est vrai que la belote au bistrot du coin vaut bien le cocktail mondain. Mais précisément le cocktail mondain ne vaut rien. Pourquoi donc comparer ? La belote a du bon (pour éclairer le sujet, j’ajoute que c’est le seul jeu de cartes dont je sois mordu) mais elle n’a pas besoin d’une revue pour être célèbre. Elle se défend toute seule.

Bien entendu je sais qu’il faut que la revue soit vivante et je ne plaide pas pour le genre rasoir. Il y a assez de revues aujourd’hui qui, se proposant surtout de plaire, n’arrivent même pas à déplaire : elles ennuient seulement. Je ne suis pas non plus tout à fait dénué d’humour et, pour moi, une revue ouvrière, ça doit rire, aussi. Il y a un ton à trouver, voilà tout, et je sais que ce n’est pas facile surtout en deux numéros. Je sais aussi qu’il s’en faut que toute votre revue tienne dans les deux exemples que je vous ai donnés (le texte du mineur belge est bien beau). Mais justement, si ce que je vous dis a une utilité c’est pour vous permettre de distinguer les différences de ton qui apparaissent à un lecteur de bonne foi, et de choisir, ou non.

Je veux seulement me répéter encore, au risque d’être à mon tour ennuyeux. Je ne plaide pas pour une revue somnifère, ni pour que vos collaborateurs écrivent avec le petit doigt levé. Les exemples que j’invoquerai ne sont pas Gide, ou Claudel, ou Jouhandeau. Mais je parle d’une littérature dont les nouvelles de Tolstoï marquent le sommet et qui est le lien commun où artistes et travailleurs peuvent se rejoindre. Vallès, Dabit, Poulaille, Guilloux (avez-vous lu Compagnons, ce chef-d’œuvre ?), Istrati, Gorki, Roger Martin du Gard, et tant d’autres, n’écrivent pas avec le doigt levé, et ils parlent pour tous, d’une vérité que la littérature bourgeoise, presque entièrement a perdue, et que le monde des travailleurs garde presque intacte à mon sens.

Que vous dire d’autre ? Il faudrait, et peut-être le ferai-je un jour, insister sur cette vérité qu’il y a entre le travailleur et l’artiste une solidarité essentielle et que, pourtant, ils sont aujourd’hui désespérément séparés. Les tyrannies, comme les démocraties d’argent, savent que, pour régner, il faut séparer le travail et la culture. Pour le travail l’oppression économique y suffit à peu près ; conjuguée à la fabrication d’ersatz de culture (dont le cinéma, en général). Pour la seconde, la corruption et la dérision font leur œuvre. La société marchande couvre d’or et de privilèges des amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions. Dès qu’ils acceptent ces concessions, les voilà liés à leurs privilèges, indifférents ou hostiles à la justice, et séparés des travailleurs. C’est donc contre cette entreprise de séparation que vous et nous, artistes de métier, devrions lutter. D’abord par le refus des concessions – et puis, nous, en nous efforçant de plus en plus d’écrire pour tous, si loin que nous soyons de ce sommet de l’art, et vous qui souffrez du plus dur de la bataille en pensant à tout ce qui manque à la littérature d’aujourd’hui et à ce que vous pouvez lui apporter d’irremplaçable. Ce n’est pas facile, je le sais, mais le jour où, par ce double mouvement, nous approcherons de la limite, il n’y aura plus des artistes d’un côté et, des ouvriers de l’autre, mais une seule classe de créateurs dans tous les sens du mot.

Voilà à peu près, trop longuement parce que je vous écris au courant de la plume, et bien confusément, ce que je pense. Si je me trompe, pardonnez-moi. Je vous répète que je ne me sens, devant votre entreprise, aucune certitude.

Cordialement à vous.

Albert CAMUS.

Merci pour les Belles journées que je vais lire avec intérêt. Le sujet est magnifique.

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