Vos papiers! Une injonction planétaire

Editorial du N° 761

Le 18 juin dernier, le Parlement européen a adopté la proposition de directive portant sur l’expulsion des immigrants illégaux. (Notre continent en compterait entre 4,5 et 6 millions.) Elle a été appelée la « circulaire de la honte ». Une personne sans papiers, désormais, pourrait être retenue pendant une période de 18 mois dans un centre de rétention avant son expulsion [1].

Une telle disposition a suscité de nombreuses réactions, y compris celle de Louise Arbour, Haut commissaire de l’ONU aux Droits de l’Homme.

L’émotion est légitime.

Pour un syndicaliste, le sentiment de l’injustice sociale gouverne son action. Mais, au-delà, la situation exige une analyse objective de ce phénomène qui devient mondial si l’on sait que 12 millions de sans-papiers vivent aux Etats-Unis.

C’est ici que la réflexion engagée depuis longtemps par notre ami Jacques Demorgon [2] sur l’interculturalité et la mondialisation prend toute sa force. Elle repose sur le constat de l’existence des divers secteurs d’activité: économique, religieux, politique, informationnel. Ils existent depuis la nuit des temps. Ils sont en concurrence, essayant de s’exclure réciproquement. Selon les époques – par exemple au Moyen Age, celle du tout-religieux – l’un a réussi à dominer les autres. Aujourd’hui, l’économisme – contre lequel ont pour l’instant lutté vainement socialisme et syndicalisme – triomphe, au point de constituer un véritable intégrisme, celui de l’ultralibéralisme, auquel répondent en protestation les intégrismes religieux.

Une question administrative, apparemment aussi anodine que celle de posséder ou non des papiers, devient le révélateur des contradictions, voire des dérives totalitaires, du village planétaire.

Sur le plan économique, dès 1996, l’affaire de l’église Saint-Bernard montre déjà que la mondialisation du capitalisme financier n’accepte que les salariés louent leur force de travail à l’étranger que selon les conditions dictées par le profit. Les délocalisations dont souffrent les salariés nationaux relèvent de la même dynamique.

Sur le plan politique, les gouvernements dits démocratiques sont, dans les faits, soumis au nouveau dogme économique soutenu par le pouvoir médiatique.

Résultat, comme il est dit ci-dessus, des intégrismes religieux deviennent la mauvaise réponse à l’intégrisme économique [3] et pire, le secteur informationnel (médiatique) prend le relais pour diaboliser les étrangers qui sont tous peu ou prou soupçonnés, dans des territoires ghettoïsés, d’être des terroristes.

Un tel état de fait soulève bien des observations: premièrement, l’interculturalité ne relève pas des bons sentiments. Elle existe pour le meilleur et pour le pire. Deuxièmement, l’humanisme du travail qui est le nôtre doit penser une laïcité qui refuse à la fois le dogme économique et le nouveau cléricalisme médiatique. Troisièmement, enfin, comment, dans ces conditions, élaborer un projet qui refuse à la fois un révolutionnarisme sans révolution et un réformisme sans réforme?

Jean MOREAU

[1] Des réfugiés – ayant fui des génocides – ne sont pas toujours reconnus… et vivent dans la plus grande précarité.

[2] Il faut souligner la qualité de ses recherches. Elles ne font pas l’impasse sur la réalité des Etats-nations, de l’originalité des aires culturelles, mais suggèrent qu’une mondialité qui ferait vivre ensemble, harmonieusement, l’économique, le religieux, l’informationnel, le politique, doit dépasser la mondialisation cruelle que nous connaissons. En effet, l’hégémonie d’un gouvernement, aujourd’hui, celui des Etats-Unis, tente de les rassembler à son seul profit.

cplt: L’interculturation du monde, par Jacques Demorgon, éditions Anthropos.

[3] Exception faite aux Etats-Unis où l’intégrisme des Eglises évangéliques – gendarme spirituel du système – devient au contraire l’agent de l’intégrisme économique.

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