Luttes urbaines à Marseille

Extrait du N°805 (juin 2019)

Un entretien avec Bruno Le Dantec, membre de l’assemblée de la Plaine et collaborateur du mensuel de critique et d’expérimentations sociales CQFD. Il a publié notamment La Ville sans nom – Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent aux éditions du Chien rouge, et avec Mahmoud Traoré Partir et raconter – Une odyssée clandestine, aux éditions Lignes.

Q. : Depuis la rentrée 2018, l’actualité sociale à Marseille a été marquée par les débuts du chantier de « rénovation » de la Plaine, la place Jean Jaurès, dans le centre de Marseille, puis, à deux pas, par l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne et ses conséquences dramatiques (8 morts lors de celui-ci, puis des dizaines d’arrêtés de périls et plus de 2 000 personnes évacuées en urgence de leur domicile). Peux-tu rappeler brièvement ces faits et nous dire de quelle manière l’assemblée de la Plaine et diverses associations sont intervenus dans ces événements ?

D’abord, pour la Plaine comme pour tous les quartiers touchés par le Projet Grand Centre Ville, il ne s’agit pas de « rénovation », mais de « requalification », néologisme barbare lourd de menaces. Depuis début octobre, un mur de béton de mille tonnes enserre la plus grande place de la ville pour imposer un chantier hostile au quartier emblématique de la Plaine. Quelques jours plus tard, à 300 mètres de là, dans le quartier voisin de Noailles, deux immeubles s’effondrent sur leurs habitants. La symbolique des murs qui étouffent, séparent et tuent frappe alors les esprits. Et la colère explose jusque sous le balcon du maire.
Certains aimeraient faire croire que les luttes de la Plaine et de Noailles ne sont pas de même nature : « en bas », on est confronté à l’urgence sociale et à l’habitat insalubre, et « en haut », on n’aurait que des préoccupations de privilégiés, à se chamailler avec la mairie sur la largeur des trottoirs, le nombre de places de parking ou l’arrachage de quelques arbres… C’est méconnaître la réalité de deux quartiers qui, ensemble, formaient ce qu’on appelait le Ventre de Marseille. C’est aussi oublier un peu vite qu’autour de la place Jean Jaurès, nombre d’immeubles souffrent de problèmes structurels (de fait, plusieurs d’entre eux ont été évacués par mesure de précaution après le 5 novembre). En haut comme en bas, on subit la même politique, le même mépris : au lieu de prendre à la racine les problèmes de logement indigne ou de manque d’infrastructures, la mairie préfère construire un hôtel 4 étoiles à deux pas des immeubles écroulés (49 % de logements insalubres, selon les experts) et, à la Plaine, elle oblige les copropriétés à ravaler leurs façades sans se soucier de savoir si les toitures sont en bon état. Comme le clamait une banderole lors de la marche de la Colère du 14 novembre, « 20 millions pour détruire la Plaine, pas une thune pour sauver Noailles ». En effet, la requalification de la place Jean Jaurès n’est pas une rénovation bienveillante (nécessaire après des années d’abandon), mais une opération table rase à caractère spéculatif. Ce projet a été conçu sans le quartier, et donc contre lui : en déracinant le marché populaire trihebdomadaire, en supprimant 400 places de parking nocturne sans proposer d’alternative, et en parlant de « conflits d’usages » et d’« usages déviants » de l’espace public, la mairie veut casser tout un « écosystème ». Ici, activités et usages divers cohabitent et se nourrissent les uns des autres : le marché, les bars, les commerces de proximité, la vie nocturne, les jeux d’adolescents, la sardinade du 1er Mai, le carnaval indépendant… C’est ce foisonnement – on dit que la Plaine est le quartier où tous les quartiers peuvent se croiser – qui est menacé. Et c’est également vrai à Noailles. Tout ça pour imposer des chimères attrape-touristes, des espaces publics privatisés et des temples de la consommation solitaire.

Q. : Depuis 20 ans, d’autres luttes urbaines ont eu lieu à Marseille, notamment au début des années 2000, à la rue de la République. Quelles différences vois-tu avec les événements actuels, en dehors de l’ampleur, inédite, des événements de la rue d’Aubagne et de leurs suites qui touchent de nombreux quartiers de la ville ?

« Ma ville accélère », comme le claironne la propagande municipale ! Et, c’est le cas de le dire, elle va droit dans le mur. La rue de la République, c’est l’avenir de la Plaine et de Noailles une fois « requalifiés ». Partout où la mairie réussit à chasser la population initiale, derrière c’est l’armée suisse, il n’y a personne pour repeupler l’endroit. La rue de la Rép’ devait être la vitrine du succès d’Euroméditerranée (opération de reconquête des quartiers portuaires), mais elle est devenue la rue-témoin de son échec : une artère fantôme, avec des panneaux en trompe-l’œil pour cacher le néant (50 % des locaux commerciaux inoccupés, au moins un tiers des appartements rénovés inhabités…). Les « habitants qui payent des impôts » se font désirer et les croisiéristes ne restent que quelques minutes à terre, puisque tout est fait pour qu’ils dépensent leur fric à bord… À la Joliette et sur le périmètre d’Euroméditerranée 1, on a prétendu créer un néo-centre-ville débarrassé des pauvres. On y a implanté une ville qui n’existe pas, dénuée de vie sociale, que les gestionnaires du vide tentent désespérément de meubler à coup de centres commerciaux qui se cannibalisent les uns les autres. En attendant, les fonds de pension et Lehmann Brothers ont chassé les habitants et spéculé sur le prix du m2.

Q. : On parle beaucoup de la volonté de gentrification du centre-ville de Marseille par la municipalité. Si celle-ci est avérée, le terme, trop général, n’est-il pas trompeur pour caractériser la politique menée ? Ne vaudrait-il pas mieux dénoncer une gentrification ratée par l’incompétence abyssale de la municipalité, qui aboutit en fait à une paupérisation avérée et, in fine, pénalise la grande majorité des habitants ?

C’est vrai. J’évite de trop utiliser ces mots-valises, ces concepts devenus paresseux : gentrification, boboïsation… L’ironie de la politique d’abandon, qui ne veut pas offrir d’améliorations et d’infrastructures à une population qu’on désire faire fuir, fait que même les nouveaux arrivants de classe moyenne souffrent du manque de crèches, d’équipements sportifs ou d’espaces verts – et alors qu’ils auraient pu être l’avant-garde de cette fameuse gentrification, ils finissent souvent par repartir, déçus.
Le maire Gaudin a longtemps parlé de « reconquête ». Il s’agit pour la bourgeoisie marseillaise de reprendre pied dans la ville historique, à qui elle reproche de s’être laissé envahir par les classes travailleuses, « dangereuses », « étrangères ». Elle estime cette présence illégitime. Partout en France, les centres-villes sont devenus des vitrines du pouvoir et de l’argent, avec des rues muséifiées, piétonnisées, aseptisées. Ça a donné une vitrification de l’espace public et la déambulation funambulesque d’un public de consommateurs ne laissant d’autre trace derrière lui que la surchauffe silencieuse des cartes de crédit.
De ce point de vue, Marseille est en retard. C’est sa chance – jusqu’à présent. Si pour la mairie un centre-ville populaire est un problème, pour nous, c’est plutôt une solution. Une solution aux errements de l’urbanisme fonctionnaliste qui a, depuis plus d’un demi-siècle, désarticulé les villes en ruinant la cohabitation d’activités multiples – cohabitation et frictions fructueuses qui, à travers l’histoire, ont nourri les cultures urbaines. Le lien social a été déchiré par le zonage : zones industrielles, commerciales, résidentielles, de loisirs, péri-urbaines… Et le règne du tout-voiture a radicalement colonisé nos vies.
Sur la Plaine, après le traumatisme du déménagement du marché de gros vers le Marché d’intérêt national (MIN) des Arnavaux, en 1973, on a d’abord vécu une grande dépression : ce furent les années noires de l’héroïne et du sida. Puis il y a eu un sursaut vital, que les aménageurs n’avaient pas prévu – pour eux, le mouvement « naturel » de la spéculation immobilière allait transformer tout ça en quartier résidentiel bankable. Mais sans rien demander à personne, le quartier s’est réinventé de lui-même, par son génie propre, on va dire. Les entrepôts à fruits et légumes, les anciens mûrissoirs à bananes ont été réinvestis par des bars, des salles de concert, des restaurants, des lieux associatifs. Ce qui a occasionné l’émergence d’une vie nocturne, d’une scène musicale et d’une certaine fierté marseillaise, autour du Tipi (sorte d’Act-up local qui promouvait de façon festive l’auto-soutien et la prévention des risques là où les autorités préféraient regarder ailleurs), de Marseille trop puissant (supporters de foot antiracistes), de l’Ostau dau pais marselhés (occitanistes fraternisant avec les Italiens, les Kabyles et les cultures créoles des îles)… Voilà ce que veut à nouveau détruire la mairie.

Q. : On a entendu dans les manifestations qui ont suivi le 5 novembre des slogans mettant directement en cause l’équipe municipale comme « Gaudin démission » ou « Gaudin en prison ». Pourtant, aujourd’hui, un quotidien comme Le Monde (12/04/2019) estime que « les élus marchands de sommeil dorment sur les deux oreilles ». Comment vois-tu la situation ?

Après le 5 novembre, on a cru à un KO debout du vieux maire. Le roi était nu, comme Macron au niveau national. Mais le système dont Gaudin a hérité de Gaston Defferre, même s’il montre des signes d’épuisement, est toujours en place. Avec cynisme, la catastrophe de la rue d’Aubagne a servi d’effet d’aubaine, selon la moderne stratégie du choc : l’éviction des pauvres s’est accélérée, avec plus de 2600 évacués à travers la ville en six mois. Les conditions de relogement, le labyrinthe bureaucratique pour obtenir des aides et le mépris affiché par les élus révèlent un manque d’empathie ahurissant, mais démontrent surtout qu’une véritable guerre a été programmée contre le Marseille populaire et que ce ne sont pas quelques morts qui vont l’arrêter. Il y a collusion de fait entre la mairie (quatre élus de la majorité ont été dénoncés comme marchands de sommeil, mais aucun n’a démissionné), les propriétaires indélicats, les agences immobilières, les syndics véreux, les promoteurs et… le gouvernement parisien. En visite sur les lieux du drame, le ministre du Logement a même promis à Arlette Fructus, adjointe au maire chargée du logement et présidente de Marseille Habitat (organisme public qui possédait l’un des immeubles effondrés), que la nouvelle loi Élan allait permettre aux maires de passer outre l’avis des architectes des Bâtiment de France. Sitôt dit, sitôt fait, dix jours plus tard, deux immeubles du domaine Ventre, partie la plus patrimoniale du quartier, étaient évacués puis aussitôt « déconstruits »… Et dire que certains réclamaient la mise sous tutelle de la ville ! Oubliant un peu vite que la tutelle de 1938, après l’incendie des Nouvelles Galeries, avait ensuite facilité la destruction du quartier Saint-Jean par les troupes nazies et le gouvernement de Vichy en 1943 – d’ailleurs, J.-C. Gaudin s’est cru obligé de justifier cette opération de guerre dans un entretien récent à Libération : « Avant que les Allemands ne fassent sauter les bâtiments du Vieux-Port, on vivait dans des habitations sans eau courante, un seul WC pour un immeuble, pas de salle de bains… » Avec lui, le surmoi de la reconquête urbaine s’affirme au grand jour… Il œuvre à séparer le centre-ville des quartiers nord et à le faire basculer du côté des quartiers sud, là où le foncier atteint des prix dignes de la Côte d’Azur. Son modèle de vie, c’est l’enfer glacial des digicodes, de la paranoïa sécuritaire et des résidences fermées.

Q. : Quelles te semblent être les perspectives de ces luttes et quels seraient les chantiers prioritaires pour combattre et limiter les dégâts de la politique municipale et enclencher une politique de la ville pour tous ses habitants ?

Nous avons vécu un automne à la fois très dur et exaltant. Après la marche de la Colère, il y a eu le samedi 1er décembre, où les quartiers descendus manifester en ville ont été applaudis et rejoints par le cortège syndical et les gilets jaunes. Le 8 décembre, rebelote, avec en plus la marche pour le Climat. Ces confluences inattendues nous ont inspiré l’idée du « Manifeste pour un Marseille vivant et populaire », qui proclame une prise de conscience de la ville qu’une guerre systématique est menée contre elle et qui réclame entre autres la réquisition de logements vides pour les évacués et les sans-logis. Ce manifeste a été signé par de nombreux collectifs de quartiers, des unions syndicales, Emmaüs, la LDH, le collectif des écoles, l’association Un centre-ville pour tous… À mon sens, ça aurait dû ouvrir la voie à une sorte de fédération fraternelle entre quartiers, non bureaucratique, respectueuse des rythmes et des façons de faire de chacun. Et jeter des passerelles entre luttes du travail, du logement, des écoles… La Plaine aurait pu jouer un rôle moteur dans ce processus, puisque nous étions à l’origine du manifeste et que les gens avaient du respect pour notre lutte et notre parole. Mais on a préféré couper court, retourner à notre seule identité de quartier bohème et libertaire, sous prétexte que d’autres collectifs se voulant eux aussi moteur de la dynamique inter-quartiers étaient cornaqués par des militants de la France insoumise… Dommage. On aurait juste dû mettre les choses au clair, comme par exemple le refus de servir de marchepied pour une quelconque liste électorale l’an prochain. L’argument fait mouche dès qu’on en parle avec les gens : ce que nous voulons construire (l’auto-organisation des quartiers en vue d’un contre-pouvoir communal) est trop précieux pour risquer de le voir phagocyté, puis explosé par les immanquables zizanies, coups tordus et autres ambitions personnelles qu’occasionnent les campagnes électorales. D’ailleurs, le mouvement des gilets jaunes a réaffirmé cette défiance généralisée à l’encontre de la représentation politique et du pouvoir séparé. On devrait s’inspirer de cet esprit-là, en ébullition depuis six mois. Et l’ancrer dans l’histoire et les spécificités de la ville. Je parlais tout à l’heure de la réinvention du quartier de la Plaine par lui-même, mais on peut aussi citer le bazar de Belsunce qui, à son apogée dans le dernier tiers du 20e siècle, et alors que Marseille avait cessé d’être la porte du Sud et de l’Orient après les indépendances, réinventait les échanges transméditerranéens sur des bases plus familières, plus horizontales. Ce n’est pas rien, une telle dynamique sociale aux mains des ex-colonisés, dont le sociologue Michel Peraldi dit qu’elle était comparable au bazar d’Istanbul ! La mairie et la chambre de commerce, au lieu de s’en réjouir, ont tout fait pour le refouler loin des yeux, loin du cœur. Un rendez-vous manqué dont on devrait tirer les leçons. On peut aussi trouver des correspondances avec les volontaires des « équipes de choc » du maire communiste (pas tout à fait stalinien…) Jean Cristofol, qui ont réparé les dégâts des bombardements en 1945-1946. Également dans le domaine de l’habitat, avec les maisons basses des Italiens de la Capelette ou les cabanons de l’Estaque ou du Grand Saint-Barthélemy. Pour montrer que cette ville a toujours été habitée, au sens le plus riche du terme, par des classes exploitées mais pleines de ressources. Les sociabilités, les solidarités que les politiques urbaines défont, ressurgissent ensuite, par nécessité et par plaisir, dans des paysages qui ont été pensés sans elles, si ce n’est contre elles. Il s’agirait aujourd’hui d’affirmer haut et fort la prise de conscience de ce Marseille populaire face à la guerre qu’on lui mène. Le 5 novembre a provoqué cet électrochoc, mais il faut le faire durer, il faut qu’il donne de la voix. Parce qu’il y a urgence : en face, leur désert avance.

Entretien terminé le 14 mai 2019.

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