Deux poids, deux mesures

Il a beaucoup été question de George Orwell ces derniers temps, mais, à une ou deux exceptions près, il a été fait rarement mention de l’utilité de le relire au présent pour souligner, malgré le passage du temps, l’actualité politique de son œuvre. En effet, hier comme aujourd’hui, ce sont les mêmes mécanismes qui stérilisent la réflexion, conduisent les beaux esprits qui font l’opinion à se transformer en gramophones rayés et à nier que 2+2 = 4. Parmi lesdits mécanismes, l’un des plus répandus et des plus redoutables est celui du deux poids, deux mesures contre lequel il s’éleva sa vie durant. Ainsi en juin 1945, dans une lettre jamais publiée à l’époque au journal de la gauche travailliste Tribune auquel il collaborait, Orwell écrivait :

« En ce moment, nous appliquons tous plus ou moins ouvertement ce système de deux poids deux mesures en morale. Nous ne pouvons pas nous écrier que la déportation de masse, les camps de concentration, les travaux forcés et la suppression de la liberté d’expression sont des crimes atroces, alors que dans le même temps nous proclamons que ces choses-là sont parfaitement normales si elles sont faites par l’URSS ou ses États satellites : et là où c’est nécessaire, nous rendons ceci plausible en tripatouillant les informations et en éliminant les faits difficiles à accepter. On ne peut certainement pas construire un mouvement socialiste sain si l’on est obligé de fermer les yeux sur n’importe quel crime dès lors qu’il a été commis par l’URSS. Personne ne sait mieux que moi qu’il est impopulaire de dire quoi que ce soit contre la Russie en ce moment. Et alors ? Je n’ai que 42 ans, et je me souviens de l’époque où il était tout aussi dangereux de dire quoi que ce soit en faveur de la Russie que ça l’est aujourd’hui de parler contre elle. […] Ces modes passent, mais on peut être certain qu’elles ne disparaissent que si des personnes qui réfléchissent acceptent d’élever la voix contre les sophismes du moment. Ce n’est que parce que, au cours des cent dernières années, de petits groupes et des individus solitaires ont accepté de faire face à l’impopularité que le mouvement socialiste a fini par exister. »

George Orwell, Une vie en lettres. Correspondance (1903-1950), traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner, Marseille, Agone, 2014.

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